L'ia et le SDIS 59

IA et SDIS : comment le SDIS du Nord a construit sa stratégie d’intelligence artificielle

Premier volet d’une série de retours d’expérience consacrée à l’adoption de l’intelligence artificielle par les services départementaux d’incendie et de secours (SDIS). — Environ 5 minutes de lecture.

En bref

  • Le SDIS du Nord (SDIS 59), premier SDIS de France, a lancé un plan IA d’ampleur né d’une recommandation d’audit qualité EFQM en décembre 2024, et non d’un simple effet de mode.
  • Le plan s’articule autour de six axes, de la performance opérationnelle à la cybersécurité, en passant par la santé, le développement durable et l’allègement des tâches administratives.
  • Le SDIS 59 s’est fait accompagner par Teriagen, cabinet de conseil et organisme de formation en IA générative, notamment sur l’axe administratif et la formation des agents.
  • Le maître-mot de Nicolas Vernhet, chef du service Appui au pilotage : « Ne partez jamais seul. Soyez toujours en mode collaboratif. »

Introduction

L’intelligence artificielle s’invite peu à peu dans les administrations publiques. Mais comment un SDIS aborde-t-il concrètement cette question ? Par où commencer ? Comment éviter les fausses pistes et les dépenses inutiles ?

Chez Teriagen, cabinet de conseil et organisme de formation en IA générative, nous accompagnons des SDIS de toutes tailles, des plus grands aux plus modestes.

J’ai souhaité donner la parole à ceux qui mènent ces projets sur le terrain, pour montrer concrètement comment ils s’y prennent, afin que chaque décideur puisse y trouver des repères transposables à sa propre situation.

J’ouvre cette série avec le SDIS du Nord (SDIS 59), l’un des tout premiers à engager un projet IA d’ampleur. Je me suis entretenu avec Nicolas Vernhet, chef du service Appui au pilotage, qui co-pilote le plan IA au SDIS du Nord.

SDIS 59 : un établissement hors norme

Avant d’entrer dans le vif du sujet, j’ai invité Nicolas Vernhet à présenter le SDIS du Nord, qui n’est pas un SDIS comme les autres : premier de France, plus de 7 000 agents, un budget supérieur à 250 millions d’euros, 111 casernes réparties sur un territoire très étendu.

Mais le chiffre dont il est le plus fier est ailleurs. « La chance du SDIS du Nord, c’est surtout son maillage territorial très fin », souligne-t-il. Ce maillage permet d’intervenir en moins de quinze minutes pour 96 % des opérations. « C’est une fierté pour le SDIS du Nord : un service de proximité et d’urgence proche des citoyens. »

Il insiste aussi sur le rôle des plus de 4 000 sapeurs-pompiers volontaires, « indispensables pour le bon fonctionnement du SDIS ».

Un projet né d’un audit, pas d’un simple effet de mode

Comment est née l’idée d’un projet IA au SDIS 59 ? La réponse surprend, car elle ne doit rien à un engouement uniquement technologique. En décembre 2024, le SDIS 59 est en effet labellisé EFQM par l’AFNOR, et l’auditeur qualité formule une recommandation décisive.

« L’auditeur a mis dans ses recommandations d’ajouter au plan stratégique une partie sur le développement et le déploiement de l’intelligence artificielle sur l’ensemble des métiers du SDIS », explique Nicolas Vernhet. « Ça, ça a été le point de départ. »

La recommandation fait l’objet d’une délibération, intègre le plan stratégique et débouche sur la création d’un groupe IA pluridisciplinaire. Présenté au conseil d’administration de mars 2025, le principe est validé, le groupe s’active au second semestre 2025, et le plan IA est présenté avec son budget au conseil d’administration de mars 2026.

Une vision globale et de grande ampleur

Ce qui m’a frappé en découvrant le projet, c’est l’ampleur de la réflexion. Le SDIS 59 n’a pas envisagé l’IA comme un simple outil bureautique, mais comme un levier de transformation de l’ensemble de ses missions.

« On a construit le plan IA de la même manière qu’on a construit le plan stratégique, en partant du principe que l’IA allait faire évoluer les missions mêmes du SDIS », détaille Nicolas Vernhet. « Ce n’est pas qu’un simple outil, c’est aussi un outil de transformation des missions. L’IA ne remplacera jamais les agents, mais elle va changer notre manière de travailler. »

Un plan structuré autour de six axes

Axe 1 — Renforcer la performance opérationnelle, par exemple en équipant les drones d’une IA capable d’analyser une inondation, offrant un « œil dans le ciel » aux cellules de gestion de crise.

Axe 2 — Optimiser la maintenance préventive et la gestion de l’énergie des bâtiments, dans une logique de développement durable.

Axe 3 — Fluidifier le parcours patient et la prévention santé, par exemple avec l’aide à la rédaction des fiches bilans ou le pré-diagnostic d’AVC par reconnaissance faciale, en coopération envisagée avec le CHU de Lille.

Axe 4 — Améliorer l’information aux citoyens et la veille des réseaux sociaux pour une meilleure gestion de crise, notamment via la détection de signaux faibles lors d’événements majeurs.

Axe 5 — Améliorer les tâches administratives et faciliter le quotidien des agents, un axe sur lequel Teriagen accompagne le SDIS 59 et qui concerne le plus directement les autres SDIS quelle que soit leur taille, car il ne suppose ni infrastructure lourde ni développement complexe.

Axe 6 — Renforcer la cybersécurité. Nicolas Vernhet rappelle que l’IA est « une opportunité, mais aussi une faille ». En tant qu’établissement participant à la sécurité civile, le SDIS doit assurer une continuité de service et donc utiliser l’IA pour contrer les nouvelles cybermenaces.

Le tout dans une logique de résilience et de démarche qualité, où chaque usage est d’abord expérimenté puis évalué sur le terrain. Le SDIS a par ailleurs veillé à s’aligner sur la stratégie nationale portée par la DGSCGC, autour de NexSIS et du Réseau Radio du Futur.

Comprendre avant de déployer

Une constante traverse la démarche : la volonté de comprendre avant de déployer à grande échelle. Je demande à Nicolas Vernhet comment s’est prise la décision de se faire accompagner.

« La direction du SDIS du Nord a souhaité que le SDIS se fasse accompagner dans cette démarche par le cabinet Teriagen », indique-t-il. « Lorsqu’on travaille, on aime bien avoir un regard extérieur, surtout sur des sujets extrêmement complexes et qui évoluent très rapidement. »

Au-delà du conseil, l’enjeu était aussi de sensibiliser le comité stratégique à des enjeux « pas seulement technologiques, mais aussi humains, réglementaires, éthiques ».

Le SDIS s’est également entouré de SDIS partenaires déjà engagés dans l’IA, comme ceux de l’Ain, de la Gironde et de l’Isère. « L’idée, c’était travailler pour le SDIS du Nord, mais aussi pour les autres SDIS, jamais en concurrence. »

Les cas d’usage prioritaires

Quels sont les cas d’usage principaux pour lesquels l’IA peut apporter une solution au quotidien ? Sur le périmètre administratif, plusieurs pistes ont été identifiées.

La première concerne la traçabilité et la production documentaire : comptes rendus de réunions, procès-verbaux, synthèses, notes administratives. « Ce sont des tâches récurrentes, basiques, mais qui prennent beaucoup de temps », résume Nicolas Vernhet.

L’IA est également mobilisée pour l’analyse et le traitement de données, notamment sur Excel, ainsi que pour la production de contenus pédagogiques, la formation interne représentant un enjeu majeur dans un SDIS.

D’autres usages portent sur l’analyse juridique, la recherche, le contrôle de la qualité des données et la veille. Sur ce dernier point, Nicolas Vernhet voit dans l’IA un moyen « d’avoir les antennes qu’on n’a pas forcément le temps d’avoir », pour traiter des volumes de données considérables.

Une méthode de travail en plusieurs temps

Le groupe IA du SDIS 59 a d’abord organisé des ateliers internes transversaux, l’un sur la charte, l’autre sur les outils. Teriagen est ensuite intervenu lors d’un séminaire avec le comité stratégique, sous la forme d’une conférence d’acculturation suivie d’un audit. « Ils nous ont interrogés sur ces cas d’usage pour les prioriser et voir si l’IA pouvait réellement faire les tâches demandées et avait une forte valeur ajoutée », explique Nicolas Vernhet.

« Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans cet accompagnement ? » Sa réponse fuse. « Je ne vais pas être politiquement correct : le prix. » Au-delà du budget, il retient le pragmatisme, la connaissance préalable des SDIS et le respect des délais. « Ce qu’on voulait, ce n’était pas du bling-bling. C’était surtout des gens qui avaient déjà la connaissance des SDIS, pour gagner du temps. »

L’humain au cœur, la qualité de vie en service comme boussole

Au SDIS 59, la dimension humaine est un sujet central. Un plan santé et QVS, piloté par le pôle ressources et relations humaines, a d’ailleurs été validé par le CA.

« L’idée, c’est que l’IA soit surtout un outil qui facilite le travail, qui permette de réduire les tâches répétitives et chronophages, et d’améliorer la qualité de vie en service », explique Nicolas Vernhet.

Le principe est d’ailleurs inscrit dans la future charte IA du SDIS : « C’est toujours l’humain qui décide, jamais l’IA. Il ne doit pas être dépendant de l’IA. »

La formation, sur laquelle Teriagen a également été mandaté, insiste sur la compréhension des biais. « Il n’y a qu’une seule intelligence, elle est humaine », rappelle-t-il. « L’IA n’a pas de sentiments, pas de valeurs. Les valeurs, ce sont les personnels et le conseil d’administration qui les définissent. »

Un conseil aux autres SDIS ? Ne pas partir seul et expérimenter

La réponse de Nicolas tient en une formule. « Pour le déploiement et la réflexion sur l’IA, ne partez jamais seul. Soyez toujours en mode collaboratif. »

Le principe se décline à plusieurs niveaux : le binôme de pilotage, associant un sapeur-pompier et un personnel administratif, la formation, et les partenariats avec d’autres SDIS, l’ENSOSP ou le ministère de l’Intérieur. « C’est très compliqué d’innover. On peut vite dépenser beaucoup d’argent sans aucun résultat si on avance seul. »

Et il assume une honnêteté qui tranche avec les discours habituels : à ce stade, le SDIS 59 expérimente plutôt qu’il ne déploie. « On est dans une stratégie pratico-pratique. On expérimente des outils d’OVHcloud et de Mistral et on fera un bilan au bout d’un an. Pour l’instant, on n’a pas assez de recul. »


En résumé : ce que retiennent les autres SDIS

Le retour d’expérience du SDIS du Nord montre qu’un projet IA réussi dans la sécurité civile repose moins sur la technologie que sur la méthode : partir d’un besoin réel (ici, une recommandation d’audit), structurer une vision globale, avancer collectivement, expérimenter avant de déployer, et placer l’humain au centre. L’axe administratif — production documentaire, traitement de données, contenus de formation — est celui qui se transpose le plus facilement à un SDIS de n’importe quelle taille, sans infrastructure lourde.

Questions fréquentes

Pourquoi le SDIS du Nord a-t-il lancé un projet d’intelligence artificielle ? Le projet est né d’une recommandation formulée en décembre 2024 par l’auditeur qualité lors de la labellisation EFQM du SDIS 59 par l’AFNOR, qui préconisait d’intégrer le déploiement de l’IA au plan stratégique de l’établissement.

Quels sont les axes du plan IA du SDIS 59 ? Le plan s’organise autour de six axes : performance opérationnelle, maintenance préventive et énergie des bâtiments, parcours patient et prévention santé, information aux citoyens et veille, allègement des tâches administratives, et cybersécurité.

Quels usages de l’IA sont prioritaires pour un SDIS ? Sur le volet administratif, les priorités portent sur la production documentaire (comptes rendus, procès-verbaux, synthèses), l’analyse et le traitement de données, la création de contenus pédagogiques, l’analyse juridique et la veille.

Comment un SDIS peut-il se faire accompagner sur l’IA ? Le SDIS du Nord s’est fait accompagner par Teriagen, cabinet de conseil et organisme de formation en IA générative, pour l’acculturation du comité stratégique, l’audit et la priorisation des cas d’usage, ainsi que la formation des agents.


Aller plus loin avec Teriagen

Vous pilotez un SDIS ou une collectivité et vous vous interrogez sur l’IA générative ? Teriagen accompagne les acteurs publics de l’audit initial à la formation des agents, dans le respect du RGPD et de l’AI Act.

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Retrouvez prochainement le deuxième volet de cette série, avec le commandant Antoine Nawrocki, co-pilote du plan IA du SDIS 59.

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